La pensée kabyle (Tidmi taqbaylit) a
élaboré, durant des siècles, un système d'organisation sociale d'une précision
chirurgicale. Loin d'être une relique folklorique, cette civilisation a survécu
grâce à un code de responsabilité collective qui place la dignité humaine et
l'équilibre écologique au-dessus des structures de pouvoir verticales... |
Nos architectures sociales contemporaines font
face à une érosion sans précédent : une fragmentation atomique de l'individu,
une atrophie du lien organique et une déshumanisation par une bureaucratie
omniprésente. Face à ces crises, le regard de l'anthropologue se tourne vers
les sommets du Djurdjura, où la pensée kabyle (Tidmi taqbaylit) a
élaboré, durant des siècles, un système d'organisation sociale d'une précision
chirurgicale. Loin d'être une relique folklorique, cette civilisation a survécu
grâce à un code de responsabilité collective qui place la dignité humaine et
l'équilibre écologique au-dessus des structures de pouvoir verticales.
Cette sagesse ancestrale est gravée dans une
devise qui fait office de constitution morale :
Nezmer
ad nessegzel taɣerma d tedmi tiqbayliyin s tefyirt-a :
« Axxam ḥrez-it, aqcic rebbi-t, gma-k ḥader-it, azzebuj leqqem-it, akal krez-it, iger sew-it, rfed win ur yesɛan ifaden ma d Rebbi anef-as i medden. ».
« Préserve ta maison, éduque ton enfant, protège
ton frère, greffe l'oléastre, cultive la terre, irrigue le champ, soutiens
celui qui est sans force et laisse à chacun sa relation avec Dieu. »
La Tajmaɛt :
Le sacre de la démocratie directe
Tajmaɛt : Tajmaɛt d ul n taddart. Taddart tebna ɣef twacult. Tiwaculin yettwacerkent s
yidamen (yettemyilint) ttakent-d adrum (neɣ axerrub). Yal adrum ad d-yefk win
ara t-iḍemnen (ṭṭamen) ad d-yernu lɛaqel. Tajmaɛt d adeg, iɛemmer-itt ugraw.
Syin, ad d-sufɣen amɣar (ameqqran, lamin) n taddart. D tajmaɛt i isselḥuyen
taddart s lɛada d tɛerfit. Ulac adɣar deg tejmaɛt. Mi ara sqerdcen taluft, yal
wa yefka-d tamuɣli-ines, ad zzin ɣer lɛuqal ara d-yefken swab. D tanbaḍit
tusridt neɣ d tugdut tusridt. Mi ifaq umnekcam afransis s wazal n tejmaɛt,
igdel-itt s tenaḍt n 20 mayyu 1865.
Au cœur du village bat la Tajmaɛt, une
institution qui réalise l’idéal de la démocratie directe (tugdut tusridt).
Contrairement à nos systèmes représentatifs où le citoyen délègue sa
souveraineté, la Tajmaɛt est l'exercice permanent du pouvoir par
l'assemblée (agraw).
- L’égalité spatiale et politique : Un
détail symbolique fondamental illustre l’absence de hiérarchie rigide : ulac
adɣar deg tejmaɛt (il n’y a pas de siège ou de place fixe dans la
Tajmaɛt). Cette absence de protocole spatial garantit que chaque citoyen,
quel que soit son rang, occupe la même position dans le cercle
décisionnel.
- La quête du Swab : Les
débats ne visent pas une simple majorité numérique, mais la recherche du swab
(le bon sens, la logique éthique). Chaque famille délègue un représentant
(ṭṭamen) et chaque groupe un sage (lɛuqal), mais la parole
appartient à tous.
- Le serviteur de l'assemblée : Le
responsable exécutif, nommé lamin ou amɣar, n'est en aucun
cas un « chef » au sens occidental. Il est le serviteur de la volonté de
l'assemblée, dépourvu de pouvoir de coercition propre.
Cette gouvernance directe (tanbaḍit tusridt)
constituait une telle menace pour les structures étatiques verticales que
l'administration coloniale a dû l'interdire par le décret du 20 mai 1865 pour
briser la cohésion de la société.
Une Justice
Restaurative : L'art de la paix sans les murs
Taɣdemt : Deg tmurt n leqbayel ulac tikurmutin, ulac tafgurt n tmettant ! Llan kan lexṭiya,
asnejli d leɛnaya. Win yenɣan tamegreḍt ur t-neqqen ara, ur ssazzalen ara
idamen n umdan, ad t-tenfu tejmaɛt seg taddart. Tawacult n lmeyyet tezmer ad
tsemmeḥ akken tesɛa azref ad d-terr ttar maca berra n taddart.
Le droit coutumier kabyle (lɛada d tɛerfit)
propose une approche de la justice (taɣdemt) qui défie nos conceptions
punitives. Le fait le plus frappant est l'absence historique de prisons (tikurmutin)
et de peine de mort (tafgurt n tmettant). L'objectif n'est pas le
châtiment corporel, mais la restauration de l'harmonie du groupe.
- La pureté de l'espace sacré : Une
règle absolue prévaut : le sang ne doit jamais couler à l'intérieur du
village. Cette interdiction vise à préserver l'espace communautaire de la
souillure de la violence et du cycle de la vengeance.
- Le pardon et l'exil : Même
face au crime le plus grave, la famille de la victime détient une
souveraineté humaniste : elle peut choisir le pardon (tsemmeḥ). Si
elle exige réparation par le sang (ttar), ce droit ne peut
s'exercer qu'à l'extérieur des limites du village.
- Les piliers de la réparation : Le
système s'appuie sur l'amende (lexṭiya), l'exil (asnejli) —
forme de mort sociale souvent plus redoutée que la mort physique — et la
protection (leɛnaya).
Jmaɛliman : La
laïcité spirituelle comme pacte de paix
Isɣanen : Deg
umaḍal merra ttnaɣen ɣef yisɣanen, deg tmurt n leqbayel fran-tt mi ttgallan s jmaɛliman. Ulac asɣan yifen wayeḍ imi
ttamnen merra s Yilu (Rebbi, Yuc) d yiwen. Mazal ar tura neqqar aggad Rebbi,
gar-ak d bab-ik, ad ak-yeɛfu Rebbi… Urgin yella-d traḍ n yisɣanen. Tilufa n
tejmaɛt bḍant ɣef tid n lgameɛ. Deg tmurt n leqbayel d lɛib ad as-tiniḍ i yiwen
ma tettẓallaḍ neɣ ma tettuẓumeḍ.
Bien avant l'émergence des concepts modernes de
laïcité, la pensée kabyle a instauré le Jmaɛliman (« au nom de toutes
les croyances »). Ce n'est pas une absence de foi, mais une « pudeur religieuse
» qui sanctuarise la paix civile.
- Le domaine du Créateur : La
relation avec le divin (Yilu ou Rebbi) est perçue comme un
secret intime. Dans cette culture, il est considéré comme une honte
suprême (lɛib) d'interroger un concitoyen sur sa pratique
religieuse, que ce soit la prière ou le jeûne.
- Séparation des sphères : Les
affaires de la cité, débattues à la Tajmaɛt, sont strictement
séparées de celles du lǧameɛ (lieu de culte). Ce pacte a permis à
la société kabyle d'ignorer les guerres de religion : la foi est ce qui
unit l'individu à l'univers, tandis que la loi est ce qui unit les
citoyens entre eux.
L'Écologie
Sacrée : La sanctification des biens communs
Tasenwennaḍt : Akken
neẓra merra leqbayel ttqadaren agama, ttaken
azal ameqqran i yiɣersiwen d yimɣan. Mi ara yebɣu yiwen ad yesseɣli aseklu
yellan deg tferka-s, yerka neɣ iḍurr-it, ilaq-as ad isteqsi tajmaɛt. Ad tceyyeɛ
sin ara iwalin ma yella d tidet. Ma fkan-as ttesriḥ, ad ssutren seg-s ad yeẓẓu
aseklu-nniḍen deg wadeg-is.
Le rapport à la nature (agama) dans la
pensée kabyle opère un renversement radical du droit de propriété moderne.
L'individu n'est jamais propriétaire absolu de la terre, mais son gardien
passager.
L'exemple du droit de l'arbre est, à cet égard,
révolutionnaire : un homme ne peut couper un arbre, même sur sa propre
parcelle, sans l'aval de la communauté. Si l'arbre est jugé gênant ou malade,
la Tajmaɛt dépêche deux experts pour valider le constat. Si l'abattage
est autorisé, le propriétaire est juridiquement contraint de replanter un
nouveau sujet. Cette gestion communautaire des ressources naturelles préfigure
la protection des « biens communs » en limitant le droit de nuire à
l'écosystème au nom de l'intérêt privé.
Une Économie
de la Responsabilité contre le Gaspillage
Tadamsa : Tadamsa ɣur leqbayel tcudd ɣer wakal maca ulac ayla uslig. Akal, allalen n
ufares, axeddim d lɣella d ayla n twacult (taddukli n uxxam). Tuddsa-ya (neɣ
anagraw-a) tif tin n usihri anda win yesɛan itett tidi n wayeḍ, d tin n tnemla
anda i d-yettili ussefsed n wallalen n ufares imi ur iban ara bab-nsen. Yella
daɣen lmecmel, d akal n taddart i tesselḥuy tejmaɛt.
Le système économique (tadamsa) refuse la
propriété privée exclusive (ayla uslig) qui permet d'exploiter le
travail d'autrui.
- Taddukli n uxxam : Le
travail et les outils appartiennent à la « famille indivise ». Ce modèle
valorise l'usage plutôt que la possession abstraite.
- Les terres du village : Le lmecmel
désigne les terres communales gérées par l'assemblée pour le bénéfice de
tous, garantissant que personne ne soit laissé sans ressources.
- La critique des systèmes modernes : La
pensée kabyle rejette autant le capitalisme (asihri), vu comme une
prédation, que le socialisme étatique (tanemla). Ce dernier est
critiqué pour son inefficacité organique : les ressources y sont souvent
gaspillées parce que leur propriétaire n’est « pas identifié » (ur iban
ara bab-nsen), diluant ainsi la responsabilité individuelle au sein
d'une bureaucratie anonyme.
Conclusion :
Un héritage pour l'avenir
Les piliers de la pensée kabyle — justice
réparatrice, démocratie directe par le swab, laïcité spirituelle et
écologie des communs — forment un système cohérent où la liberté n'existe que
par la responsabilité. Cette « sagesse montagnarde » ne nous invite pas à un
retour au passé, mais nous offre des outils conceptuels pour repenser nos échecs
contemporains. Saurons-nous transposer la sacralité du bien commun (lmecmel)
et la gouvernance par consensus au sein de nos nouveaux « villages » numériques
et urbains du XXIe siècle pour retrouver un sens à la communauté ?
Tamawalt - Glossaire
Tidmi : Pensée / Taɣerma : Civilisation / Tadamsa : Economie / Taɣdemt : Justice / Adrum (axerrub) : Groupe familial / Tajmaɛt (agraw) : Assemblée du village / Lɛada d tɛerfit : Droit coutumier / Swab : Bon sens, logique / Adɣar : Vote / Tanbaḍit tusridt : Gouvernance directe / Tugdut tusridt : Démocratie directe / Tanaḍt : Décret / Ayla uslig : Propriété privée / Allalen n ufares : Moyens de production / Taddukli n uxxam : Famille indivise / Tuddsa : Organisation / Anagraw : Système / Asihri : Capitalisme / Tanemla : Socialisme / Tafgurt n tmettant : Peine de mort / Tikurmutin : Prisons / Jmaɛliman : Au nom de toutes les croyances / Isɣanen : Religions / Tasenwennaḍt : Ecologie / Agama : Nature / Imrawen : Ancêtres / Tamilalt : Entre-aide- La Kabylie et les coutumes kabyles
- LES PORTES DE L'ANNÉE - Tibbura n useggas - Jean Servier
- Histoire ancienne de l'Afrique du Nord en huit (08) volumes - S. GSELL
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